J'ai écris ce texte au printemps, et envoyé à Yannick... Il était en plein tournage de SOS 18, et l'a fait lire aux pros qui étaient présents sur le plateau ce jour-là...
Le début de quelque chose d'unique...
1er mai 2005
...
Et puis, il arrive toujours ce que j'appelle les moments abominables pour nous rappeler que nous ne sommes pas grand-chose sur Terre : un repas entre amis sur la terrasse sur pilotis, un 1er mai, le soleil des tropiques qui tape juste ce qu'il faut pour que la peau dore toute seule sans effort, les glaces englouties en quatrième vitesse pour pouvoir aller vite se baigner dans la piscine tous ensembles, les enfants qui bien sûr râlent parce que l'on traîne trop à table, le fils du troisième couple d'amis, 16 ans, en vacances chez son père, qui se propose de surveiller mon fils de 11 ans et sa petite demi-s½ur de 6 ans, et...
...les pompiers, le SAMU, la maison de pompes-funèbres et le silence au bout de quatre heures, quand tout le monde est parti, que mon mari fait le taxi parce qu'il est le seul à tenir, encore quelques minutes de plus, pour que tout le monde rentre et puisse pleurer en paix...
La paix, Kevin l'a trouvée cet après-midi là, mais un peu trop tôt à notre goût. Et, plus tard, les ragots qu'il a fallu faire taire : non, il ne s'est pas noyer sous les yeux de six adultes dans 1,22 m d'eau à 30° ! Quelque part, dans sa tête, la mort était en marche, et il n'a pas pu nous le faire comprendre. Le concours d'apnée entre gamins à mal fini... Nous avions cru à un jeu, un concours idiot, au fond de la piscine... Mais Kévin ne remontait pas, et restait recroquevillé. Un de nos amis, ancien pompier volontaire, a compris sans doute plus vite que nous, et nous l'avons sorti de l'eau... Pour tout de suite appeler les secours, commencer une réa... Il ne respirait plus, son c½ur ne battait plus. Mais nous ne savions pas que quelque chose avait explosé dans sa tête...
Une rupture d'anévrisme... Et quelque chose aussi dans nos vies à exploser... Une personne, ce jour-là a eu pour moi les mots justes : un pompier, un jeune guyanais qui ne savait pas quoi faire, en attendant le SAMU, pour entretenir l'espoir. Non qu'il ne savait plus quels étaient les gestes qu'il devait accomplir, non, il ne savait plus que faire face au papa anéanti qui réclamait un peu plus de vie pour son fils. Son supérieur s'occupait de Kévin, et je sais maintenant qu'il était là pour « gérer les familles », comme on dit dans le jargon des pompiers.
Mais nous étions tous étrangement calmes... Ni cris, ni larmes... ou alors cachées... pas encore. Pas de hurlements, de colère. Je crois que cela l'a tout simplement déstabilisé bien plus que les manifestations de rage auxquelles il était, malheureusement, confronté en temps normal dans de pareils cas. Ce jeune homme m'a lancé un regard où je voyais tellement de détresse, d'impuissance, que j'en ai oublié la mienne sur le moment. Ce regard, il ne fut que pour moi... Pompier d'accord, avec ce que cela sous-entend de maîtrise de soi, de sang-froid... mais homme avant le reste...
Je pense que nous avons du nous regarder, chacun d'un côté de ce qui n'était déjà plus Kévin, pendant une bonne minute. Est-ce là qu'il a trouvé la force de toucher Bruno, de lui dire que le SAMU allait arrivé, comme pour lui donner encore un petit espoir... Mais plus de vingt minutes s'étaient écoulées sans que le c½ur de son fils se remette à battre, les dégâts au cerveau étaient déjà irréversibles, il le savait.
J'ai du faire un petit mouvement de la tête, je crois, comme pour lui donner du courage, et j'ai fermé les yeux... Le SAMU est arrivé à ce moment là, et j'ai compris, au moment ou le médecin a balayé très discrètement, en tournant le dos au papa, les yeux noirs et vides de Kévin avec le faisceau d'une petite lampe torche, que tout était fini... Lui aussi a donné quelques minutes d'espoir, mais je voyais bien que les gestes qu'il accomplissait étaient inutiles... Je suis revenue sur la terrasse, pour juste dire « c'est fini »... Nos amis s'étaient dispersés, réfugiés chacun dans un coin, qu'il pensait encore à l'abri de la fatalité pour quelques minutes...
Le reste se perd dans le flou des gestes automatiques qui aident à survivre... Chacun a gérer à sa façon... Les papiers à remplir, les renseignements à prendre... La maman de Kévin, en métropole, à prévenir...
Et les jours où tout va mal, et il y en a eu beaucoup depuis, je pense à ce jeune gars qui m'a simplement dit, en partant ; « On a fait ce qu'on a pu, mais cela n'est pas toujours assez..., je suis désolé. On ne peut pas toujours sauvé la victime, vous savez, Madame !... »
Je ne me souviens pas de ce que j'ai répondu. Je crois rien. Je suis restée comme hébétée, je me souviens de tout avec tellement d'acuité, que tu vois, je l'écris plus d'un an après ! J'ai tout gardé en mémoire, surtout le terrible moment où, ne sachant plus quoi faire pour occuper mes mains et mon esprit, j'ai allumé des bougies sur les dalles de la piscine, là où Kévin reposait quelques heures avant... il faisait nuit, et j'avais froid... en Guyane.
Depuis, les petits tracas de la vie me semblent parfois dérisoires, et je prends plus le temps de serrer mon fils sur mon c½ur, même si à 12 ans, il trouve cela « bébé ». Je deviens un peu trop mère poule, mais bon... Et la vie reprend, car elle doit reprendre, parce que Kévin a une s½ur qui respire la joie de vivre et des parents qui reviennent souvent chez nous, gardent notre maison pendant les vacances, parce que quelque part, Kévin est toujours là. Il est mort heureux. Ce qu'elle est con cette phrase. Mourir heureux !
Enfin, tout cela pour vous dire que tout ce qui touche au monde des pompiers est pour moi très précieux, et me rappelle tous les jours qu'une sirène qui hurle sur la route, plus bas, peu vouloir dire vie comme mort à l'arrivée !
Alors, Yannick, lorsque tu diras au revoir à la caserne d'Angoulême, cette année, pense à leur dire toute mon admiration et ma reconnaissance... C'est toujours assez, même si cela ne suffit pas toujours à sauver des vies...
Salue bien bas les casques d'argent de ma part et à bientôt...
Carpe diem, Yannick.
Claire